Les Rameaux

Dimanche des Rameaux : qui omet de se rendre en ce jour chercher du buis béni à l’église ? Habituellement, celles-ci sont combles pour acclamer le Seigneur entrant à Jérusalem. Cette année seront-elles vides ? Rendons-nous, sans nous déplacer, en esprit, à cette traditionnelle célébration!

A l’heure habituelle de la messe, asseyez-vous chez vous, au calme.

Commençons peut-être par lire l’Évangile qui raconte l’évènement.

Prenez votre Bible, et cherchez : Mathieu, chapitre 21, versets 1 à 11 ….. Lisez lentement le texte. Repérez les lieux, les personnes, ce qui vous étonne peut-être … Que fait Jésus ? pourquoi ? que font la foule et les disciples ? quel sens cela peut-il avoir ? et pourquoi refaire cela chaque année au jour des Rameaux ? Quelle place prendriez-vous dans ce récit si  vous y étiez ? pouvez-vous prendre la même place cette année ? comment faire ? pourquoi ? …. Laissez monter en vous une prière ….

Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m’entoure.
Ils me percent les mains et les pieds ;
je peux compter tous mes os.

Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

Tu m’as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur.

(Psaume 21)

Les Rameaux sont comme le porche qui ouvre « la grande Semaine ». Le Maître de la Vie entre dans sa ville, où il sera condamné au supplice de la Croix, mais où, aussi, il ressuscitera le troisième jour. Après une entrée triomphale (Mt 21, 1-11), toutes les Lectures de ce jour basculent, et prennent ce grave accent de la Passion. Que s’est-il passé ?

« Voici ton roi [fille de Sion] qui vient vers toi, plein de douceur, monté sur une ânesse », annonçait Zacharie (9, 9). Voici l’heure où s’accomplit la prophétie. Tous les habitants de Jérusalem acclament Jésus, palmes à la main. Ils ont disposé leurs manteaux pour l’entrée de leur Roi. Petits et grands l’acclament : « Hosanna au Fils de David ! ». Puis aussitôt, les cœurs se retournent. L’exultation se changera en haine. Nous entrons dans la Passion.

Avec la figure du Serviteur Souffrant d’Isaïe, ce Psaume est peut-être l’expression la plus explicite de Jésus en son mystère pascal. On y voit déjà dépeint le déroulement des événements. Y a-t-il pire dérision pour un innocent condamné ? « Tous ceux qui me voient me bafouent, ils ricanent et hochent la tête : « Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre ! Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! » (v. 8 et 9). Il subit la haine la plus impitoyable : « Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m’entoure. Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os » (v. 17 et 18a). Il connaît le dénuement le plus total : « Ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement » (v. 19).

Au plus fort de cet abaissement extrême, abandonné de tous, le Christ s’en remet toujours et encore à son Père : « Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin : ô ma force, viens vite à mon aide ! » (v. 20). La réponse lui parvient aussitôt, et c’est l’exultation, exultation que le Juste par excellence porte à ses frères. À ses frères ? Pas uniquement, mais au monde entier, invitant à se joindre à sa louange : « Tu m’as répondu !… Je Te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le Seigneur » (v. 22c – 24a).

Relisant l’Évangile de la Passion, nous verrons chacun de ces moments. Cette Semaine Sainte nous permettra de vivre pas à pas cette offrande totale du Seigneur, et de nous y unir par le plus profond de notre cœur.

En contemplant Jésus en Croix, peut-être reconnaîtrons-nous mieux encore, cette année, combien le Christ s’est fait l’un de nous, voulant prendre chair de notre chair pour s’unir à tout homme. Ne reconnaissons-nous pas à travers Lui tous ceux dont les droits humains fondamentaux sont bafoués, ceux qui sont persécutés, ceux qui sont frappés par la faim et la soif dues à la sécheresse, ceux qui sont touchés par la maladie, par la perte d’un être cher ?

 « Tu m’as répondu !

Et je proclame ton Nom devant mes frères »

Ps 21, 22c 23.

Seigneur, Tu nous donnes aujourd’hui, ce Psaume 21 que tu as prié toi-même si intensément. Tu as connu l’abandon de tous. Au creux de l’agonie la plus atroce, Tu as donné Ta réponse au Père : « Père, non pas ce que je veux, mais ce que Tu veux ». Tu nous as aimés jusqu’au bout, jusqu’au bout de l’amour pour nous sauver tous, pour que, pas un ne soit perdu.

Permets, Seigneur, qu’au long de cette Semaine Sainte, nous Te contemplions, jour après jour T’offrant au Père. Permets qu’avec Toi nous déposions nos peurs, nos blessures, dans le Cœur du Père, face à la mort, face au présent en cette pandémie.

Saisis-nous dans une unité toujours plus grande avec Toi. Alors, nous pourrons, avec Toi et toutes les personnes de bonne volonté, porter la Croix des plus petits, des plus souffrants.

S’il vous reste un peu de temps, prenez la main du Pape François :

 « Les acclamations de l’entrée à Jérusalem et l’humiliation de Jésus. Les cris festifs et l’acharnement féroce. Ce double mystère accompagne chaque année l’entrée dans la Semaine Sainte, dans les deux moments caractéristiques de cette célébration : la procession avec des rameaux de palmier et d’olivier au début et puis la lecture solennelle du récit de la Passion.

Laissons-nous impliquer dans cette action animée par l’Esprit Saint, pour obtenir ce que nous avons demandé dans la prière : accompagner avec foi notre Sauveur sur son chemin et garder toujours présent à l’esprit le grand enseignement de sa passion comme modèle de vie et de victoire contre l’esprit du mal.

Jésus nous montre comment affronter les moments difficiles et les tentations les plus insidieuses, en gardant dans le cœur une paix qui n’est pas une prise de distance, ni une insensibilité ou une attitude de surhomme, mais abandon confiant au Père et à sa volonté de salut, de vie, de miséricorde ; et dans toute sa mission, il est passé à travers la tentation de ‘‘faire son œuvre’’, en choisissant lui sa façon de faire et en se détachant de l’obéissance au Père. Dès le début, dans la lutte des quarante jours au désert, jusqu’à la fin, dans la Passion, Jésus repousse cette tentation par l’obéissance confiante au Père.

Aujourd’hui aussi, lors de son entrée à Jérusalem, il nous montre le chemin. Car dans cet événement, le malin, le Prince de ce monde avait une carte à jouer : la carte du triomphalisme, et le Seigneur a répondu en restant fidèle à son chemin, le chemin de l’humilité.

Le triomphalisme cherche à atteindre le but par des raccourcis, de faux compromis. Il vise à monter sur le char des vainqueurs. Le triomphalisme vit de gestes et de paroles qui cependant ne sont pas passés par le creuset de la croix ; il s’alimente de la confrontation avec les autres en les jugeant toujours pires, limités, ratés… Une forme subtile de triomphalisme est la mondanité spirituelle, qui est le pire danger, la tentation la plus perfide qui menace l’Église (De Lubac). Jésus a détruit le triomphalisme par sa passion.

Le Seigneur a vraiment partagé et s’est réjoui avec le peuple, avec les jeunes qui criaient son nom en l’acclamant comme Roi et Messie. Son cœur se réjouissait en voyant l’enthousiasme et la fête des pauvres d’Israël. Au point qu’à ces pharisiens qui lui demandaient de réprimander ses disciples à cause de leurs acclamations scandaleuses, il a répondu : « Si eux se taisent, les pierres crieront » (Lc 19, 40). L’humilité ne veut pas dire nier la réalité et Jésus est réellement le Messie, le Roi.

Mais en même temps, le cœur du Christ est sur une autre voie, sur la voie sainte que seuls lui et le Père connaissent : celle qui conduit de la « condition de Dieu » à la « condition de serviteur », la voie de l’humiliation dans l’obéissance « jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2, 6-8). Il sait que pour atteindre le vrai triomphe, il doit faire de la place à Dieu ; et pour faire de la place à Dieu, il n’y a qu’une seule manière : se dépouiller et se vider de soi-même. Se taire, prier, s’humilier. Avec la croix, on ne négocie pas, ou on l’embrasse ou bien on la rejette. Et par son humiliation, Jésus a voulu nous ouvrir la voie de la foi et nous y précéder.

Derrière lui, la première à la parcourir a été sa Mère, Marie, la première disciple. La Vierge et les saints ont dû souffrir pour marcher dans la foi et dans la volonté de Dieu. Face aux événements durs et douloureux de la vie, répondre avec foi coûte « une certaine peine du cœur » (cf. S. Jean-Paul II, Redemptoris Mater  n. 17). C’est la nuit de la foi. Mais ce n’est que de cette nuit que pointe l’aube de la résurrection. Aux pieds de la croix, Marie a repensé aux paroles par lesquelles l’Ange lui avait annoncé son Fils : « Il sera grand […] ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin » (Lc 1, 32-33). Au Golgotha, Marie se trouve face au démenti total de cette promesse : son Fils agonise sur une croix comme un malfaiteur. Ainsi le triomphalisme, détruit par l’humiliation de Jésus, a été également détruit dans le cœur de la Mère ; tous deux ont su se taire.

Précédés par Marie, d’innombrables saints et saintes ont suivi Jésus sur le chemin de l’humilité et de l’obéissance. Aujourd’hui, Journée Mondiale de la Jeunesse, je voudrais évoquer les nombreux saints et saintes jeunes, surtout de ‘‘la porte d’à côté’’, que Dieu seul connaît, et que parfois il se plaît à nous révéler par surprise. Chers jeunes, n’ayez pas honte de manifester votre enthousiasme pour Jésus, de crier qu’il vit, qu’il est votre vie. Mais en même temps, n’ayez pas peur de le suivre sur le chemin de la croix. Et quand vous sentirez qu’il vous demande de renoncer à vous-mêmes, de vous dépouiller de vos sécurités, de vous confier complètement au Père qui est dans les cieux, alors réjouissez-vous et exultez ! Vous êtes sur le chemin du Royaume de Dieu.

 

Des acclamations festives et un acharnement féroce ; le silence de Jésus dans sa passion est impressionnant. Il vainc aussi la tentation de répondre, d’être ‘‘médiatique’’. Dans les moments d’obscurité et de grande tribulation, il faut se taire, avoir le courage de se taire, pourvu que ce soit un silence serein et non rancunier. La douceur du silence nous fera apparaître encore plus fragiles, plus humiliés, et alors le démon, en reprenant courage, sortira à visage découvert. Il faudra lui résister dans le silence, ‘‘en maintenant la position’’, mais dans la même attitude que Jésus. Lui sait que la guerre est entre Dieu et le Prince de ce monde et qu’il ne s’agit pas de saisir une épée, mais de rester calmes, fermes dans la foi. C’est l’heure de Dieu. Et à l’heure où Dieu descend dans la bataille, il faut le laisser faire. Notre place sûre sera sous le manteau de la sainte Mère de Dieu. Et tandis que nous attendons que le Seigneur vienne et calme la tempête (cf. Mc 4, 37-41), par notre témoignage silencieux en prière, nous rendons à nous-mêmes et aux autres « raison de l’espérance qui est en [nous] » (1P 3, 15). Cela nous aidera à vivre dans la sainte tension entre la mémoire des promesses, la réalité de la détermination présente sur la croix et l’espérance de la résurrection. »

(du Pape François, 14 avec 2019, dimanche des Rameaux)